BoDoï, la newsletter : frissons, peinture et guimauve
Que lit-on cette semaine ? Et qu'évite-t-on ? L'équipe de BoDoï vous dit tout.
En trois mots
Ou comment tenter de vous convaincre de lire un album en moins de temps qu'il ne faut pour dire "Mille milliards de mille sabords".
Par Oliver Pratt.
HUIS CLOS. Pour échapper à leur passé, chaque membre d’équipage du Carcoma a accepté la règle du capitaine : renoncer à jamais à poser le pied à terre. Prisonniers de leur serment comme du navire, ils cohabitent en gardant jalousement le secret de leur vie d’avant. Mais la découverte d’une créature étrange et merveilleuse va venir bouleverser cet équilibre précaire. Le drame se noue alors, dans les coursives étroites, les cabines exiguës ou sur le pont soumis aux éléments…
OBSCURITÉ. Si le dessin d’Andrés Garrido, comme son héroïne, est tout en rondeurs et rappelle celui de Blain, le ton n’est pas à la légèreté. Dans une tension constante, l’auteur installe une histoire sombre à la palette glauque et sépia. L’obscurité y règne en maîtresse, aussi bien dans les cœurs de l’équipage que dans les décors claustrophobes, et n’est mise à mal que lorsque que la créature, une étrange sirène luminescente, fait usage de ses pouvoirs. Le scénario monte alors en puissance, versant dans le fantastique puis l’horreur, jusqu’à un final aigre-doux très satisfaisant.
FOLIE. Garrido prend le temps d’introduire des personnages complexes et torturés. Antipathiques, grandes gueules et colériques, chacun d’eux lutte à sa manière contre ses propres démons, cherchant l’oubli ou la rédemption dans un voyage qui n’aura aucun retour. L’arrivée de la sirène va les obliger à s’ouvrir, à révéler leurs erreurs et leurs blessures. Les pirates se révèlent peu à peu diablement humains et attachants, au grand dam du lecteur qui voit la menace grandir et la folie les menacer tous.
Carcoma. Par Andrés Garrido. Dupuis, 176 p., 27,95 €.
Radar alternatif
Un regard perçant sur la bande dessinée indépendante et alternative.
Par Frédéric Hojlo.
« L’espoir était un poing serré dans une poche de pantalon » : l’accent est rimbaldien, avec un rien d’ironie en plus. Désabusé mais lumineux, trivial et métaphysique, sobre et explosif, La Montagne dégage une force rare. Désespérant de la société mais pas du monde, dont elle loue la beauté, cette bande dessinée entièrement peinte exprime un désarroi profond face au monde contemporain et cherche la brèche pour y survivre.
Le narrateur de La Montagne, adolescent puis jeune adulte issu d’un milieu rural à la dérive, ne peut que constater l’effondrement. Les exploitations agricoles périclitent malgré le travail dantesque réalisé et finissent aux mains de groupes agroalimentaires tentaculaires. L’environnement passe d’un extrême à l’autre, brûlé par le soleil ou noyé sous des trombes d’eau. Seuls l’amour et l’humour permettent de respirer un peu.
Avec Sauvage (FRMK, 2021) puis Un et demi (FRMK, 2023), La Montagne forme un triptyque révolté. Les pinceaux et l’écriture de Valfret traduisent une rage sourde, à la limite de la rupture. Comme chez Alex Barbier, dont il constitue une référence indépassable, l’intime se fait politique et la bande dessinée abandonne ses codes et ses oripeaux conservateurs. Car il faut tout détruire pour tout recommencer.
La Montagne. Par Valfret et Comme le vent. FRMK, 128 p., 29 €.
Une histoire, et au lit !
Focus sur une publication destinées aux enfants.
Par Romain Gallissot.
Les Chamalloux sont des petits êtres trop choux, de vraies petites guimauves potelées que l'on a envie de croquer. Au sens propre, comme au sens figuré ? C'est en tout cas ce que s'imagine cette grande tribu lorsqu'un drôle de monstre poilu pointe le bout de son nez dans leur contrée. Tout l'enjeu de cette histoire, qui joue sur les quiproquos et les préjugés, est de nous prouver avec malice et humour que les apparences sont parfois trompeuses. L'autrice coréenne, Lee Gee-eun, et les Fourmis Rouges qui publient ce titre en France, nous offrent une petite pépite à partager en famille, en toute complicité. Promis, vous allez adorer.
Chamalloux. Par Lee Gee-eun. Traduction : Yeong-hee Lim. Les Fourmis Rouges, 72 p., 18,80 €.
Une autrice, une planche
Commenter une planche, c’est commencer à entrer dans une œuvre.
La Saint-Valentin est passée, mais vous reprendrez bien une petite dose d’amour ? Lucie Bryon décrypte pour BoDoï une double-planche de son délicieux Happy endings.
Propos recueillis par Rémi I.
“L’idée était de représenter la naissance du sentiment amoureux sans être long et répétitif, en montrant le temps qui passe sans recourir aux classiques (l’horloge, le calendrier…). J’ai été obligée de mettre en place des astuces graphiques pour que tout fonctionne.
Tout d’abord, j’ai installé le plan du cimetière qui est gribouillé de vert chaque jour dès le début de l’histoire, afin qu’il serve de marqueur visuel au temps qui passe. Ainsi, sur cette double page et les suivantes, le plan sert de toile de fond et se remplit peu à peu de vert, changeant la temporalité sans avoir recours à d’autres indications. D’autres mécanismes sont plus formels : changer les vêtements, les lieux. Enfin, il faut choisir des moments clés, intéressants, touchants, et les mettre en page sans perdre en lisibilité.
L’histoire en elle-même est inspirée de l’écriture des Demoiselles de Rochefort. Les personnages vivent et parlent d’amour avec grande joie, et je voulais essayer d’avoir cette même sincérité de ton dans les dialogues et situations. Pour le visuel, c’est comme à mon habitude un mélange de beaucoup d’influences, BD, comics et manga. Ici, je pense par exemple à Chris Ware et ses narrations éclatées autour d’un plan, ou Mari Okazaki et ses végétaux qui envahissent les pages.”
Happy Endings. Par Lucie Bryon. Sarbacane, 168 p., 24 €.
Les bras m’en tombent
Parfois, des infos nous laissent pantois. Mais pas sans voix.
Par Benjamin Roure.
Longtemps, la bande dessinée numérique a balbutié entre albums transférés de force dans des liseuses en ligne (pas glamour, mais bon, passable sur grand écran d’ordi) et tentatives d’auteurs et d’autrices de raconter autrement via le dessin sur écran (la collection RVB chez Hécatombe, par exemple, ou le feuilleton Les Autres Gens, ou encore le projet Phallaina pour n’en citer que quelques-unes). Puis est arrivé le webtoon, au catalogue international et enfin massivement traduit après des années à se développer en Corée : de vraies BD conçues pour smartphone, découpées en épisodes, dont on ne prendra pas le risque ici de généraliser sur la (piètre) qualité.
Mais que penser de l’initiative d’Allskreen de “webtooniser” des BD traditionnelles, c’est-à-dire les redécouper en épisodes à défilement vertical, avec pour figures de proue – après quelques titres du catalogue Ankama – des hits du Lombard, et notamment le classique Thorgal et le chouette néo-classique Daemon ? Ce projet présenté comme une innovation – l’innovation technique existe, je ne la nie pas – fait tout de même penser à ceux qui, voilà une quinzaine d’années, découpaient en case à case les bons vieux classiques du franco-belge, tels Ave!Comics ou ComiXology. Avec le non-succès que l’on connaît.
Alors, je ne dis pas qu’il serait absurde de lire des BD aventures créées pour le papier dans un format sympa pour smartphone. Je me demande juste : qui a vraiment envie de ça ? Pas le lecteur amateur de beaux albums cartonnés. Ni celui accro au webtoon, car l’offre de divertissement dessiné est bien mieux calibrée (et massive) sur les plateformes dédiées. Doit-on y voir un espoir de concurrencer les ogres coréens sur un marché hyper codifié ? Ou une tentative de remettre sous les yeux des jeunes lecteurs des classiques, alors qu’ils n’en ont probablement rien à faire ? Dans les deux cas, le combat semble vain, et fait regretter l’énergie dépensée à vouloir faire du numérique avec du papier.
Conseil d’ami
Le coup de cœur d’une autrice ou d’un auteur de bande dessinée pour un album.
Gaël Henry, auteur de Terrible, dont il commentait une impressionnante double-planche dans la dernière newsletter, vous conseille Salon de beauté, de Quentin Zuttion (Dupuis).
"Je lis presque toujours un album avec quelques années de retard sur sa sortie. Il m’est donc difficile de faire un choix parmi les BD récentes, même s’il m’arrive de lire les sorties d’amis auteur-ices ou celles que l’on m’offre.
En revanche, récemment, j’ai lu Salon de beauté de Quentin Zuttion, un récit assez court, percutant et glaçant. Je ne connais pas l’œuvre originale (et tant mieux, ça veut dire que ça fonctionne) ! On comprend assez vite la thématique de la maladie (même si elle n’est jamais explicitement nommée), mais on se laisse emporter par la noirceur du récit. Quentin m’a asphyxié avec ses couleurs et ses jeux de reflets (l’eau des aquariums) ; j’avais l’impression de me noyer dans chaque page sans perdre en lisibilité, et j’ai trouvé ça fortiche !
Après cette lecture, je conseillerais un petit Les Boules d’Antoine Bréda. Hop, deux BD pour le prix d’une ! Une petite tranche d’absurde et de rire sur le tournage d’un film porno ringard réalisé par une bande d’amis. Ça ne fait pas de mal, et l’écriture est très intelligente !"
Propos recueillis par Rémi I.
Par ici la sortie
La BD, ce n’est pas qu’en librairie.
Comment peinture et bande dessinée se nourissent-elles mutuellement ? C’est la question à laquelle tente de répondre l’exposition “De la bulle à la toile”, présentée à Guyancourt (Yvelines) jusqu’au 16 mars, conçue par notre complice Frédéric Hojlo. Elle dévoile des oeuvres originales de cinq artistes de bande dessinée, qui ont placé la technique picturale au coeur de leur travail de recherche plastique comme de narration: Alex Barbier, Laurent Bonneau, Dominique Goblet, Aude Samama, Guillaume Trouillard et Elene Usdin.
À (re)lire sur le site….
L’interview de Jérôme Dubois, pour son troublant Immatériel.
L’interview de Jérémie Moreau, pour son palpitant Alyte.








