BoDoï, la newsletter : loin de Paris, proche de Lausanne
Que lit-on cette semaine ? Et qu'évite-t-on ? L'équipe de BoDoï vous dit tout.
En trois mots
Ou comment tenter de vous convaincre de lire un album en moins de temps qu'il ne faut pour dire "Mille milliards de mille sabords".
Par Maxime Gueugneau.
THÈSE. Łukasz Wojciechowski est un chercheur. En architecture, déjà, puisque le Polonais est professeur à la faculté d'architecture de l'université de Wroclaw et auteur de plusieurs livres sur le sujet. Mais il l’est également en bande dessinée, où son utilisation du logiciel de plans AutoCAD rebat les cartes de la narration séquentielle par sa simplicité extrême et ses contraintes inhérentes. Son quatrième livre, Loin de Paris, pousse les caractéristiques de son art à un niveau céleste.
ANTITHÈSE. Loin de Paris est basée sur l'histoire vraie de Zosia, la grand-mère de l'auteur, que la désespérante saga européenne du XXe siècle coinça dans la bourgade de Zatonie, en Pologne soviétique. Parcourant les années 50 et 60, le livre met face à face la propagande riante des autorités et le quotidien déprimant de la jeune femme. Si besoin était, le sort s'acharne sur la jeune femme avec la mort de son mari et les avances suintantes de son patron. Aux avancées spatiales et technologiques fantasmées de l'URSS répondent la pauvreté et la peur. Le seul moyen de tenir pour Zosia est de rêver à un monde meilleur, Paris en l'occurence.
SYNTHÈSE. À un récit dont la force ne fait aucun doute, on pourrait penser qu'un dessin puissant rendrait justice. Mais Łukasz Wojciechowksi a d'autres armes, bien plus vicieuses. L'AutoCAD ne permet pas la virtuosité, mais offre une sécheresse ascétique dont chaque ligne est un signe et où leur absence vaut disparition. Le blanc dévore ainsi la page et nous parle mieux qu'aucune trait du froid, de la mort et du silence. Au milieu de ce grand néant se débattent des personnages vivant à peine, n'ayant graphiquement que leurs yeux pour pleurer quand l'espoir n'est plus. Le minimalisme est un message et le Polonais nous l'envoie en pleine face.
Loin de Paris. Par Łukasz Wojciechowski. Çà et là, 248 p., 22 €.
Une histoire, et au lit !
Focus sur une publication pour les enfants (et les grands enfants aussi).
Par Benjamin Roure.
Tout est dans le titre : dans Où est Tulipe ?, il faut retrouver le petit ours de Sophie Guerrive, ainsi que ses copains Crocus le serpent et Violette l’oiselle, au sein de grandes doubles-pages riches de mille détails. Autant la série Le Club des amis, petit bijou de douceur pour primo-lecteurs, s’appuie sur un graphisme minimaliste, autant ce cherche-et-trouve joue sur l’accumulation, dans des vues de forêt, d’océan, de montagne ou de volcan depuis le ciel, offrant un panorama dense et touffu. Un régal pour les amateurs de chasse au trésor minuscule, qui réservera une sympathique surprise à ceux qui arriveront au bout…
Où est Tulipe ?. Par Sophie Guerrive. Éd. 2042, coll. 4048, 28 p., 18 €.
Radar alternatif
Un regard perçant sur la bande dessinée indépendante et alternative.
Par Frédéric Hojlo.
La force d’un ouvrage réussi réside souvent dans ses contradictions. Zoé Jusseret excelle justement dans l’association d’idées contraires et l’assemblage d’images paradoxales, pour parvenir à un ensemble aussi cohérent qu’éclatant. C’était déjà le cas avec Qui mange des couteaux (Frémok, 2016), ça l’est encore davantage avec Les Apprenties, récit d’initiation et d’émancipation à la fois poétique et politique.
Deux jeunes filles, encore enfants bien qu’à l’aube des transformations de la puberté, parcourent un monde étrange, teinté de merveilleux et d’horreur, à la Lewis Caroll. Oiseaux de mauvais augure, outils vivants et méchants, vermisseaux monstrueux les menacent constamment. Courageuses et solidaires, elles résistent. Leur aventure sans parole est une ode à l’indépendance et à la sororité.
La technique privilégiée par l’autrice, le monotype, est à l’aune de son œuvre : encore trop rare et mésestimée. Renforcée de quelques collages, elle permet de jouer sur les textures, les densités et les couleurs. Dans des compositions simples et majestueuses, qui mettent en valeur les paysages fantastiques, les silhouettes et les visages, le dessin brut et délicat de Zoé Jusseret subjugue. Et dans cet affrontement permanent, c’est finalement la beauté qui l’emporte.
Les Apprenties. Par Zoé Jusseret. FRMK, 128 p., 27 €.
Liste de courses
On aime bien aussi ces albums-là.






Voie de garage, de Sophie Adriansen et Arnaud Nebbache (Dargaud).
Rébétissa (l’antidote), de David Prudhomme (Futuropolis).
Rust River City #1, de Joe Daly (L’Association).
Là où dorment les géants, de Maurane Mazars (Le Lombard).
Electric Miles #1, de Fabien Nury et Brüno (Glénat).
La Terre verte, d’Alain Ayroles et Hervé Tanquerelle (Delcourt).
Non merci
Un album qu’on aurait mieux fait de ne pas lire.
Par Benjamin Roure.
Des fois, rien ne va. Ni dans le pitch, ni dans le dessin. Ni dans les dialogues, ni dans les rebondissements. Ni dans le titre, ni sur la 4e de couverture. C’est rare, mais ça arrive. En voici un bon exemple.
Cette nouvelle série publiée par Dupuis est ainsi une improbable somme d’incohérences, autant scénaristiques que graphiques et éditoriales. À commencer par le titre et le résumé au dos de ce premier tome : Cassiopée n’est pas, comme indiqué, une collégienne car elle entre (page 5) dans un lycée parisien... S’en suivent plusieurs séquences de harcèlement scolaire vides de sens mais pas de clichés. Ça, c’est le jour. Car la nuit, Cassiopée aide son grand-frère à exécuter des contrats de cambriolage de haut vol, pour de mystérieux commanditaires. Bien entendu, ses aptitudes à l’escalade et au piratage informatique sont ses principaux atouts…
Quelque part entre Fantômette et Cat’s Eyes, dans un Paris contemporain fort peu crédible, Cassiopée est donc l’héroïne d’une histoire ahurissante, totalement hors sol, dont le style réaliste de dessin met en relief tous les défauts. Graphiquement, si certains décors semblent soignés de loin, la plupart sont tout juste esquissés et truffés d’incohérences ; même chose pour les anatomies, les postures, aussi mal fichues que le scénario… Des fois, rien ne va, sauf peut-être la couverture, qui pourrait faire un peu envie : un rapide coup d’oeil aux premières pages devrait vous éviter la mauvaise pioche.
Cassiopée T1 Collège, cabriole et cambriole. Par Amélie Sarn et Luisa Russo. Dupuis, 64 p., 13,50 €.
Par ici la sortie
La BD, ce n’est pas qu’en librairie.
Et si on allait en Suisse ? Le pétillant festival BD Fil de Lausanne se tient jusqu’au 18 mai. BoDoï y sera pour vous faire découvrir les expositions : celle de l’invité d’honneur Guillaume Long, celle de Loo Hui Phang sur le métier de scénariste (déjà aperçue à Angoulême), d’autres sur la BD polonaise ou la série jeunesse Petzi… Et des propositions autour du thème du travail, de l’oeuvre de Winshluss, de l’horlogerie, ou encore Dora Formica ou Richard Holzer.
À (re)lire sur le site….
L’interview de Thibault Vermot et Alex W. Inker pour le magistral Krimi.
Notre reportage dans les expositions des Rencontres du 9e art d’Aix-en-Provence.






