BoDoï, la newsletter : nos 6 coups de cœur de rentrée
Chaque rédacteur vous conseille un album pour illuminer votre rentrée.
Sage
Par Natacha Lefauconnier.
Depuis quelque temps, Quentin a peur. À tel point qu'il n'ose plus sortir de son 20 m2 parisien. Parce qu'elles sont là, tapies dehors, partout, à le guetter. Des silhouettes fantomatiques à la lueur bleutée. Plus sa peur grandit, plus elles se multiplient et se rapprochent. Alors Quentin passe ses journées sur Grindr, faisant défiler les profils de mecs musclés qui semblent assumer leur virilité et leur homosexualité. Tout le contraire de lui, le petit enfant sage à sa maman.
Après Salon de beauté (Dupuis, 2024), Quentin Zuttion revient avec un récit d'une grande intelligence émotionnelle et graphique pour nous parler de la santé mentale, en s'inspirant de son propre mal-être. Il décrit sans complaisance "symptômes et pensées, du plus ridicule au plus inavouable" et incarne ses angoisses pour les rendre palpables à nos yeux. Trait souple, contrastes de lumières jaunes et bleues, flous artistiques... Coucher ses peurs sur le papier : une catharsis pour s’en libérer ?
Sage. Par Quentin Zuttion. Le Lombard, 184 p., 22,95 €. Sortie le 12/9.
Hazara Blues
Par Maxime Gueugneau.
On avait quitté Yann Damezin avec le cœur en miettes et les yeux durablement cajolés. Son Majnoun et Leïli reprenait un conte moyen-oriental et faisait la part belle à son amour de la métaphore et de l'ornemental. Cette fois-ci, on rentre dans le dur. Le récit autobiographique du Reza Sahibdad pose la terrible situation de l'ethnie afghane Hazara en Iran. Le cinéaste nous raconte ici son histoire d'éternel exilé, balloté dans différentes villes iraniennes, la plupart du temps sans-papier et tout le temps conspué par une société bien raciste. À grands coups d'histoires enchâssées et grâce à un dessin toujours aussi mélodieux, Yann Damezin et Reza Sahibdad parviennent à faire de ce parcours individuel un récit universel.
Hazara Blues. Par Reza Sahibdad et Yann Damezin. Sarbacane, 240 p., 29,50 €.
La Tête sur mes épaules
Par Benjamin Roure.
Dans la famille de Martha, les enfants vivent leur vie comme bon leur semble, à côté d’adultes qui les laissent s’émanciper et trouver leur voie seuls. Alors, les mômes, petits et grands, jouent avec leur tête, littéralement. Et de temps en temps, il y a l’adulte que tout le monde apprécie, la Grosse Tête, qui vient s’amuser et raconter des histoires incroyables. Mais une nuit, la Grosse Tête s’invite dans le lit de Martha et commet l’irréparable.
Avec sa mise en scène onirique voire absurde, comme un petit théâtre du rêve, Bénédicte Muller narre le quotidien d’une famille évoluant uniquement dans son intérieur. Une maison foutraque où tout est possible, mais surtout pas l’horreur, pense-t-on. L’autrice, dont c’est la première bande dessinée, use d’une ligne affirmée dans un jeu de pleins et de vides pour raconter le viol d’une enfant par le bon tonton que tout le monde adore, et l’emprise qui l’empêche d’en parler. Jusqu’à une libération finale, où tous les proches doivent assumer leur absence.
Un récit d’une force d’évocation rare, dans une construction d’une grande originalité, qui réussit à mettre des mots et des images justes et puissantes sur une réalité crue, sans renier son besoin de poésie. Bluffant.
La Tête sur mes épaules. Par Bénédicte Muller. Atrabile, 216 p., 24 €.
Les Carnets de Stamford Hawksmoor
Par Anne-Claire Norot.
Excellente nouvelle pour les fans du maître de la BD britannique Bryan Talbot, qui s’attristaient de la fin de sa passionnante série policière, steampunk et animalière, Grandville. On retrouve ici l’aigle détective d’inspiration holmésienne Stamford Hawksmoor, qui fut le mentor d’Archibald Lebrock, le héros la série. Ces Carnets se passent vingt ans avant Grandville, alors que les Français quittent l’Angleterre, conquise deux siècles auparavant par Napoléon. Tandis qu’il enquête sur le suicide de son frère, le perspicace Hawksmoor se retrouve pris dans une dangereuse intrigue politique. Un album captivant et plein d’esprit, truffé de références culturelles et graphiques, dont l’ambiance sombre est magnifiée par son dessin sépia.
Les Carnets de Stamford Hawksmoor. Par Bryan Talbot. Delirium, 200 p., 30 €.
Démontagner
Par Frédéric Hojlo.
L’élevage n’est pas forcément intensif comme la montagne n’est pas uniquement un terrain de sport pour riches urbains. Dans les Pyrénées ariégeoises, quelques paysans pratiquent encore la transhumance et l’estive. Maxim Cain travaille pour eux. Berger et dessinateur, il monte plusieurs mois par an avec quelques centaines de brebis. Il doit alors affronter une vie d’ermite, rythmée par les déplacements des bêtes, soumise aux aléas météorologiques et ponctuée de rares rencontres. Le cadre rude et magnifique, la solitude, les inquiétudes et les frayeurs… Le berger se doit d’être solide. Jamais il ne se plaint. Il a son chien et le dessin. Il se contente de peu, mais n’est pas mécontent de « démontagner » quand la fin de saison arrive.
Tout cela, Maxim Cain le raconte avec sobriété et sincérité. Il n’élude aucun problème mais ne se présente pas plus courageux qu’il ne l’est. Son dessin à l’encre noire excelle dans la représentation des paysages pyrénéens et des trognes des éleveurs. Découvert il y a quelques années dans la revue Bento (Prix de la Bande dessinée alternative au FIBD 2022), on espère qu’il aura autant de ténacité à poursuivre sa carrière d’auteur qu’il en a eu à garder ses moutons.
Par Maxim Cain. Actes Sud BD, 136 p., 28 €.
Drome
Par Rémi I.
Avec son histoire basée sur les récits fondateurs et mythologiques, Drome transcende ce que le médium a l’habitude de proposer. Reprenant le gaufrier de 5 cases sur 7 qu’il avait éprouvé dans Hedra, Jesse Lonergan déploie une multitude d’explorations formelles et visuelles mêlant le découpage, la mise en page, le dessin, la narration, la couleur et les espaces intericoniques pour dépasser la narration BD usuelle. Avec ses plus de 300 pages dantesques sublimées par une fabrication toujours aussi soignée de 404 Graphic, il est difficile de ne pas avoir envie de faire trôner dans une belle bédéthèque cet imposant opus qui fera date. Pour les amoureux d’expérimentations graphiques et pour la narration séquentielle au sens large.
Drome. Par Jesse Lonergan. 404 Graphic, 326 p., 29,90 €. Sortie le 18/9.







