Hysteria
Par Benjamin Roure.
Après L’Été fantôme et Immonde!, Élizabeth Holleville avait démontré son goût, et un vrai talent, pour la nouvelle horrifique avec les délicieusement macabres Contes de la mansarde, dessiné par Iris Pouy. Elle creuse ce sillon dans un long format, en suivant Garance, scénariste de films fantastiques fauchée, contrainte d’être hébergée dans le manoir familial. Dans cette demeure impressionnante d’inspiration Art Nouveau, où ne naissent que des filles depuis des générations, des rituels glaçants ont lieu. Sorcellerie ? Psychose ? Début d’idée pour un nouveau film ? On ne vous dit rien. Sauf une chose : avec son trait épais et ondulant, ses couleurs étranges et son savant dosage de bizarre, le tout fermenté sur un intelligent terreau de féminisme et de quête d’émancipation, Hysteria joue avec les codes du genre pour mieux les dépoussiérer. Et ça fait du bien.
Hysteria. Par Élizabeth Holleville. Glénat, 256 p., 25 €.
Billy the Kid
Par Anne-Claire Norot.
Légende du far west et icône culturelle, de Lucky Luke au récit d’Éric Vuillard Les Orphelins paru en janvier dernier, Billy the Kid est désormais le héros d’un roman graphique. Alexandre Chenet et Loïc Sécheresse donnent leur version de l’histoire du personnage, entre western et satire, récit d’apprentissage et critique anticapitaliste. Leur Billy, faux naïf et vrai pion entre les mains des possédants et des gouvernants, est autant un hors-la-loi meurtrier qu’une victime des magouilles et de l’hypocrisie de la société. Les auteurs mettent notamment en avant son rôle dans une affaire méconnue de fausse monnaie qui, autant que ses exactions sanglantes, aurait motivé sa traque. Le dessin à la plume et paré d’aquarelle de Loïc Sécheresse accompagne avec vivacité les péripéties narrées avec humour par Alexandre Chenet, et se fait joliment poétique pour représenter l’Ouest américain.
Billy the Kid, l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Par Alexandre Chenet et Loïc Sécheresse. Casterman, 240 p., 28 €.
Le Parc Saint-Rien
Par Frédéric Hojlo.
Au Parc Saint-Rien, il y a des fleurs et des promeneurs, comme ailleurs. C’est pourtant un jardin extraordinaire, moins lisse qu’il n’y paraît. Ainsi, quand Arlaime, technicien de surface dévoué et besogneux, s’apprête à devenir gardinier après des années d’espoir, un léger retard parvient à gripper un ordonnancement au cordeau.
Lieu de promenade et de délassement, le Parc Saint-Rien est aussi, pour ses employé•e•s, un piège totalitaire dirigé par une directrice autoritaire et divisé par des castes strictement hiérarchisées. Heureusement, des failles existent... Réflexion sur la liberté et l’émancipation, le travail et le pouvoir, la bande dessinée de Margaux Meissonnier aux références surréalistes – un peu de Dali, davantage de Chirico, et même un soupçon de Mathias Martinez – est autant un plaisir pour les yeux que pour les méninges. C’est un appel à la fantaisie et à la désobéissance dans ce qu’elles peuvent avoir de libertaire et même de révolutionnaire.
Finesse et légèreté du dessin et de l’écriture, intelligence et poésie du propos, multiplicité des interprétations possibles : Margaux Meissonnier fait confiance au lecteur et ouvre des perspectives. Quelle bonne idée !
Le Parc Saint-Rien. Par Margaux Meissonnier. L’employé•e du moi, 200 p., 24 €.
Nycthémère
Par Natacha Lefauconnier.
Après L’Été des charognes (adapté d’un roman sur l’adolescence en milieu rural) et Azur Alphate (où il brossait la vie de ses sœurs à Nice), Sylvain Bordesoules revient avec un troisième album tout aussi réussi, toujours avec son dessin réaliste réalisé aux feutres, dopé par un sens aiguisé du détail et une incroyable maîtrise des ambiances. Dans Nycthémère, il se met à nu – dans tous les sens du terme.
Son personnage, c’est lui à 19 ans, quand il quitte la Côte d’Azur pour la capitale, avec l’envie de dessiner mais pas les moyens de faire les Beaux-arts comme son (beau) coloc’ dont les parents peuvent financer les études. Sylvain prend un autre chemin pour trouver sa place. Durant un jour et une nuit (la définition du titre), on le suit dans ses pérégrinations parisiennes, de son petit boulot alimentaire aux rencontres éphémères. On s’imprègne de ses mots et de ses ressentis, livrés avec une sincérité touchante qui donnent à ce récit personnel une portée universelle.
Nycthémère. Par Sylvain Bordesoules. Gallimard BD, 224 p., 28 €.
Saisons rouges
Par Maxime Gueugneau.
Dans les années 1960, le peuple japonais est un bidon d’essence sur lequel des allumettes sont jetées allégrement. La violence y culmine en 68-69 avec les manifestations étudiantes et la création de divers groupuscules peu modérés. Partant de la véritable prise d’otage du chalet Asama, en 1972, Isao Moutte crée une fiction très documentée sur la fin des mouvements radicaux nés de ces années-là. En 270 pages d’une rigueur absolue, dans lesquelles son sublime noir et blanc percute admirablement l’Histoire, l’auteur de Clapas mêle son amour du fait divers à sa fascination pour la psychologie. Le lecteur y passe de l’empathie au dégoût pour ces jeunes gens glorifiant une pureté fantasmée qui leur font faire les pires horreurs, dans un glissement au naturel glaçant. Une leçon d’histoire et de bande dessinée.
Saisons rouges. Par Isao Moutte. Sarbacane. 240 pages. 26 €
Jane dans les nuages (coll. Intermezzo)
Par Rémi I.
Dargaud propose en cette rentrée de laisser les auteurs et lecteurs profiter d’une « collection de récits courts, fictionnels et inspirés ! » : Intermezzo. Parmi les réussites, on compte Jane dans les nuages, un conte moderne qui se déroule en un clignement d’œil. Jane et Timothy prennent une montgolfière pour se rendre à Londres dans une Angleterre victorienne sublimée par le trait de Jordi Lafebre. Les deux personnages et leurs particularités respectives rythment cette ascension, entre narcolepsie pour l’une et indécision maladive pour l’autre.
Avec une ligne enjouée, des couleurs lumineuses, un sens de la réplique et des personnages complémentaires immédiatement attachants, la sauce prend en quelques cases, jusqu’à une conclusion aussi poétique que pétulante. Comme pour les trois autres albums de lancement, la question se situe moins du côté du contenu que du prix… Car on s’interroge sur la proportion de lecteurs susceptibles de payer 10 euros pour seulement 32 pages, en dehors des collectionneurs…
Jane dans les nuages. Par Jordi Lafebre. Dargaud, coll. Intermezzo, 32 p., 10 €.
Rivages lointains – Adam
Par Mathilde Loire.
Il y a deux ans, on découvrait Anaïs Flogny avec Rivages lointains, un premier album maîtrisé plongeant dans les tourbillons de la pègre américaine du début du XXe siècle. Le tout vu par un jeune immigré italien, Jules, qui tombait amoureux d’Adam Cszar, son mentor et patron. L’autrice nous ramène en cette rentrée dans ce riche univers avec un ouvrage entre le préquel et la suite, centré autour d’Adam. On y retrouve ce qui faisait le sel du premier album : un récit prenant, écrit comme un film noir, naviguant des années 1920 aux années 1960 ; un trait élégant ; et le soin apporté aux décors et aux costumes d’époque. Ainsi qu’un vrai talent pour créer des personnages animés, et attachants malgré tout. Surtout, à travers le parcours d’un homme pris en étau entre ses ambitions et ses relations, Anaïs Flogny continue de raconter de façon passionnante l’évolution des mafias américaines, de la Prohibition aux casinos.
Rivages lointains — Adam. Par Anaïs Flogny. Dargaud, 240 p., 20,50€.








