BoDoï, la newsletter : on a lu la meilleure BD de 2025
Après une pause de quelques semaines, l'équipe de BoDoï est de nouveau sur le pont. Petits veinards.
En trois mots
Ou comment tenter de vous convaincre de lire un album en moins de temps qu'il ne faut pour dire "Mille milliards de mille sabords".
Par Maxime Gueugneau.
PASSÉ. Le chemin de la vie se termine, comme chacun sait, par un cul-de-sac. Et la Vieille de Delphine Panique s’en rapproche fort. Ça ne la dérange pas plus que ça. Elle ne se rappelle pas trop du nom de ses maris et ni avec lequel elle a eu sa fille. Aujourd’hui, avec ses poils au menton, son corps de bourrelets et ses rides en forme de tranchées, elle est une marginale de fait, et ça lui va bien.
PRÉSENT. Le monde la méprise, mais elle s’en fiche. Son expérience l’anesthésie, sa laideur la rend fière et sa lenteur l’élève au-dessus d’une masse dont elle ne distingue plus les qualités si ce n’est la joliesse de certains petits culs. Alors, elle ne se prive pas pour péter au nez de ses concitoyens, cracher dans les plats des enfants et doubler les gens dans la queue du supermarché. Une fois seule, elle profite de son cerveau définitivement embrumé pour rendre palpables ses fantasmes et cette mort à venir qu’elle espère, a minima, romanesque.
AVENIR. C’est dans cette propension au rêve que Delphine Panique parvient à rendre à son personnage toute sa dignité. L’autrice de Creuser Voguer ne se contente pas de l’humour – très efficace – de l’acariâtre. Sa vieille est faillible et grandiose, touchante et repoussante, pleine d’espoir et fataliste. On s’y attache d’autant plus que son dessin, au minimalisme élégant, tend à l’universel. On se surprend à regarder la vieille comme une projection de nous-même. La vieille est l’avenir de l’homme.
Vieille. Par Delphine Panique. Misma. 160 p., 19 €.
La BD qu’aurait aimé vous conseiller le chef d’état-major des armées
Par Guillaume Regourd.
Et si le conflit en Ukraine dégénérait brutalement, projetant une poignée de New Yorkais, qui suivaient ça de loin à la télé, en plein théâtre d’une guerre nucléaire totale ? Le Britannique Garth Ennis (Preacher, The Boys) n’allait pas garder pour lui ses angoisses climato-géopolitico-existentielles et il a embarqué au dessin l’excellente Becky Cloonan dans une dystopie immédiate qui postule le pire à chaque page. La Guerre est moins un appel à se ressaisir collectivement avant qu’il ne soit trop tard que la rumination désespérée sur l’état du monde d’un scénariste tourmenté, qui ne fait plus semblant depuis un moment déjà (Crossed, A Walk Through Hell) d’avoir foi dans ses contemporains. Contre toute attente, ce poème terminal – qui emprunte autant à La Route de Cormac McCarthy qu’aux mythes grecs – n’est pas dépourvu d’une certaine beauté. Son intransigeance, en tout cas, force le respect.
La Guerre. Par Garth Ennis et Becky Cloonan. Urban Comics. 104 p., 20,50 €.
Faut-il sacrifier ses yeux sur le dernier Marc-Antoine Mathieu ?
Par Benjamin Roure.
Audacieuse, visionnaire, vertigineuse… On ne compte plus les adjectifs collant, à juste titre le plus souvent, à l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu. À chaque projet, l’auteur se fait fort d’interroger, en profondeur et concomitamment, les ressorts de la narration et le sens de la vie. Le revoilà avec une prouesse technique au service de son nouveau questionnement philosophique : une bande dessinée minuscule à lire avec une loupe, qui dissèque le concept d’infini.
Bravo à lui d’avoir trouvé le moyen de dessiner cet album de 2,8 x 3,8 cm au format de publication et bravo à Delcourt d’avoir su le fabriquer et l’emballer dans un coffret avec loupe fournie. Mais au-delà de la prouesse technique, le résultat se révèle décevant et éreintant.
D’abord, lire avec une loupe est fort pénible, d’autant que les planches sont très bavardes : on passe son temps à ajuster son œil tout en évitant de mettre ses doigts sur les cases… Galère et paracétamol. Ensuite, il faut bien constater qu’esthétiquement, ce n’est guère réjouissant : forcément, le procédé n’a pas permis à l’auteur de soigner ses dessins avec son habituelle méticulosité. Enfin, s’il est amusant durant quelques pages de voir pérorer les deux personnages autour de l’infiniment grand ou petit, du début et de la fin, de la mise en abîme ou de l’interminable boucle narrative, le dialogue lasse rapidement surtout qu’on pressent qu’il n’aboutira à rien d’autre qu’à un débat sans fin. Forcément, avec l’infini… Dès lors, de son titre à rallonge, on ne retiendra que les deux premiers mots résumant l’impression laissée : infiniment moyen…
L’Infiniment moyen et plus si infinités dans les limites finies d’une édition minimaliste. Par Marc-Antoine Mathieu. Delcourt, 88 p. (avec loupe, sous coffret), 21,50 €.
Cinq bonnes raisons de ne pas être “Lessivée” par Alison Bechdel
Par Mathilde Loire.
Pour la (re)découvrir dans l’autofiction
Bechdel avait signé pour un ouvrage sur l’argent. Le projet l’ennuyant, l’autofiction a été sa porte de sortie. La voilà qui élève des chèvres, brainstorme une émission de téléréalité, a un père taxidermiste, une sœur pro-Trump… C’est complètement barré, et ça marche.
Pour le retour des Gouines à suivre
Les meilleurs amis de son personnage et de sa compagne Holly ? Ceux qu’elle a créés pour son feuilleton lesbien débutée en 1983. Lois, Ginger, Sparrow et Stuart ont plutôt bien vieilli, et vivent en colocation dans la ville voisine. Même si on ne les connaît pas, l’affection que Bechdel a pour eux les rend attachants et réalistes.
Pour le regard porté sur les États-Unis et notre monde qui crame
Polyamour, non-violence, lutte pour la contraception, repas décoloniaux… Cette petite communauté queer et progressiste tient comme elle peut face aux catastrophes environnementales et au spectre du fascisme, à force de solidarité et d’une bonne dose d’autodérision.
Pour la couleur
Un milieu et des paysages – les forêts verdoyantes et les montagnes du Vermont – délicieusement mis en valeur par les couleurs de Holly Rae Taylor, qui complètent parfaitement les lignes nettes et précises de la dessinatrice, et participent à faire de cet album un livre profondément réconfortant.
Parce que c’est vraiment drôle
Je me suis prise plus d’une fois à rire à voix haute. En mettant de la distance, Bechdel s’amuse, et nous avec. Et ce, qu’on voie Alison se débattre avec des chèvres, des producteurs de télé, des vingtenaires asexuels et anticapitalistes… ou ses propres contradictions. Elle pose un regard très tendre, mais pas dénué d’ironie sur sa propre vie, et celle de ses ami·es de papier. Et on referme l’album avec l’envie de s’y réfugier.
Lessivée. Par Alison Bechdel (trad. Lili Sztajn). Denoël Graphic, 272 p., 28 €.
Radar alternatif
Un regard perçant sur la bande dessinée indépendante et alternative.
Par Benjamin Roure.
Votre libraire (ou votre site BD préféré) vous a sans doute fait le coup quelques fois cette année, à tel point que vous vous faites sourd(e) à la sentence. Mais là, il faut me croire (attention, spoiler des très attendus TOP 10 de Bodoi à paraître mi-décembre) : voici la meilleure bande dessinée de 2025.
Avec ce volumineux premier volume de Tongues, l’Américain Anders Nilsen développe sans aucun doute son projet le plus ambitieux. Il mêle récit d’inspiration antique (Prométhée enchaîné à son rocher, boulotté quotidiennement par une aigle, et qui fomente sa vengeance) et thriller fantastique perché, dans une ambiance terroriste orientale des plus malaisantes. Impossible à résumer, ce premier tome propose une triple intrigue aux temporalités qui finissent par se croiser, des pages qui se déplient pour mieux plonger dans leurs tourments, et une structure de planches en cases aux formes variées reléguant le gaufrier à son unique vocation culinaire. C’est fou, c’est vertigineux, ça vous retourne le cerveau comme rarement. Vous êtes prévenu.
Tongues vol. 1. Par Anders Nilsen (trad. Christophe Gouveia Roberto). Atrabile, 372 pages, 38 €.
Seconde vie
Les nouveautés, c’est bien. Les vieux trucs qui ressortent, c’est bien aussi.
Elle fait partie des meilleures bandes dessinées jeunesse de ces dernières années : Magda, cuisinière intergalactique n’a pas eu le succès qu’elle mérite en librairie, dans sa première version. Son éditeur, Sarbacane, l’a rééditée sans attendre, dans un format souple, plus petit et plus accessible. L’occasion ou jamais de découvrir et d’offrir cette pétillante trilogie de Nicolas Wouters et Mathilde Van Gheluwe, véritable aventure de SF écolo bourrée d’émotions, qui démarre comme un mix entre Top Chef et Harry Potter, puis se mue en un inspirant récit initiatique.
Magda, cuisinière intergalactique. Par Nicolas Wouters et Mathilde Van Gheluwe. 3 tomes chez Sarbacane, 12 €.
Par ici la sortie
La BD, ce n’est pas qu’en librairie.
Le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil se tient en ce moment. Si vous êtes dans le coin, ce serait dommage de ne pas en profiter, car plein de chouettes éditeurs de livres illustrés et de BD pour enfants sont là bas, comme Biscoto, Maison Georges, 2024/4048, 3 œil, L’Articho, pour ne citer que quelques indés qu’on adore. Et en plus, cette année, c’est l’artiste-éditeur unique en son genre Benoît Jacques qui a été honoré de la Grande Ourse : forcément une belle édition, non ? (et puis, bon, un gros salon comme ça, on n’en aura pas en janvier, alors…)
©belleville.eu 2025 avec Pauline Barzilaï.








