BoDoï, la newsletter : un chat, une licorne et un week-end off
Pour affronter ce trop long hiver, quelques idées de lecture BD. À dévorer ou à éviter.
En trois mots
Ou comment tenter de vous convaincre de lire un album en moins de temps qu'il ne faut pour dire "Mille milliards de mille sabords".
Par Maxime Gueugneau.
ICÔNE. Chat Pernucci est mort. De 7 à 77 ans, tous pleurent cette star à nulle autre pareille. Pensez donc, il s’agit d’un félin bleu, sans membre et mutique. L’image même de la célébrité vaine et sans fondement. La BD, inclassable, de Juta remonte le temps depuis ses funérailles et documente le dernier été de l’étrange animal, passé dans la maison d’un couple fasciné par ce rien. Comme nous le deviendrons aussi.
SACRÉ. Ce livre, a priori drôle, se meut peu à peu une sorte de mythologie de l’absurde. Et comme toute bonne légende, son personnage principal peut signifier tout et son contraire. Ici, Chat Pernucci se fait le moteur de l’amour et de la mort, de la fête et du conflit, de la séparation et de l’union. Présence quasi-divine, à peine plausible, il souffle le chaud et le froid sur la vie des êtres d’ici-bas, sans dire un mot, sans aucune volonté perceptible.
ÉPIPHANIE. Le lecteur doit alors faire un choix : y croire ou non. Nous avons choisi. Ces dessins oscillant entre décors lumineux et personnages minimaux, quelque part entre Antoine Cossé et Lucie Bryon, ont tout d’abord illuminé notre regard. Et puis le jeu subtil entre la banalité des scènes et la surnaturalité de Chat Pernucci a, lui, offert à notre esprit la révélation. Une faille mystique dans laquelle nous avons plongé sans regret.
Chat Pernucci. Par Juta (traduction Aude Lamy). L’Employé.e du moi. 192 p., 22 €.
DC Absolute : avec modération ?
Par Guillaume Regourd.
Débuts mitigés pour l’Absolute universe de DC. Les ventes confortables donnent raison à l’éditeur d’avoir osé bousculer les sacro-saintes origines de ses personnages. Mais que ce soit avec Batman relooké en fils à maman taillé comme un tractopelle, Superman en working class hero ou Wonder Woman en sorcière des Enfers, tout cela ressemblait jusqu’ici davantage à une récréation qu’à une véritable re-création. Ça, c’est ce qu’on se disait avant de lire Absolute Martian Manhunter : une ré-imagination enfin digne de ce nom d’un des héros maison, dans un récit d’une inventivité folle qui mêle thriller paranoïaque 60’s, SF, drame familial et questionnements psy ultra-contemporains. Pour mettre en images le complexe scénario tout en chausse-trappes et dérobades de Deniz Camp, Javier Rodriguez convoque Picasso, Milton Glaser et Mondrian dans un festival de couleurs et de sensations. Une Absolute bande dessinée.
Absolute Martian Manhunter. Par Deniz Camp et Javier Rodriguez (traduction Mathieu Auverdin). Urban Comics, 152 p., 18,50 €.
Non merci
Une BD qu’on aurait mieux fait de ne pas lire.
Par Benjamin Roure.
99% bourricot, 1% licorne, c’est le sous-titre de cet album de l’Espagnol José Fragoso, publié par la jeune maison d’édition internationale, fondée à Barcelone en 2024, Nöpp. Dans un petit format proche des BD Kids de Bayard (mais moins quali côté fabrication), on suit un âne qui en marre des tâches agricoles et qui veut entrer dans un cirque. Il va alors se grimer en licorne pour intégrer un spectacle de créatures fantastiques – déguisées elles aussi, évidemment. Estime de soi, solidarité, acceptation des différences… On voit bien le sous-texte bienveillant de cette comédie pour enfants, qui enchaîne les gags après une intro paresseuse où les personnages et leurs enjeux sont présentés sous forme de texte, pour ne pas s’encombrer avec ça dans la BD. Hélas, entre un dessin caricatural trop bâclé, un scénario sans surprise et rarement drôle, et une morale poussive, les intentions initiales et l'ambition transgressive sont vite oubliées. 99% sans intérêt, 1% décevant.
Bourricorne. Par José Fragoso. Nöpp. 64 p., 13,50 €.
Lettres suivies
Je vous conseille les 2 newletters Substack suivantes, histoire de varier les lectures et de patienter jusqu’à la prochaine livraison de BoDoï. (Benjamin)
BD sans modération : bien informée, bien écrite et de bon goût. Ce n’est pas si courant.
La newsletter de Benjamin Adam : après Insta et avant Patreon, voici une autre façon de suivre le travail de l’auteur du brillant Inlandsis Inlandsis.
Radar alternatif
Un regard perçant sur la bande dessinée indépendante et alternative.
Par Frédéric Hojlo.
C’est l’histoire d’un pays qui bascule, lentement mais sûrement, vers l’autoritarisme. Le contexte économique et social, la déliquescence politique, le développement et la diffusion d’idéologies nauséabondes favorisent la montée au pouvoir d’un « homme fort », qui a su préparer le terrain.
Dans ce contexte, le jeune Claudine et son style androgyne débarquent en ville pour retrouver Alain, un mystérieux cousin un peu perdu de vue. Ce dernier l’embarque dans des aventures qui ne cessent d’étonner, puis d’effrayer le très sage Claudine. Car Alain n’est autre que le chef des Mamelouks, une bande organisée qui terrorise le pays. Ce gang, adorateur de Napoléon Bonaparte, cherche sous couvert de banditisme à déstabiliser le pouvoir et la population pour favoriser l’émergence d’un régime d’extrême droite.
Alain, le véritable personnage clé de Trop tard, première bande dessinée de Baptiste Delengaigne, est un adepte de Soral et de Renaud Camus. Il prône le virilisme et l’autoritarisme à coups de discours lyriques ou de moyens plus violents… Personnage trouble, parfois pitoyable, souvent agaçant, il incarne une vision du monde excluante qui n’est évidemment pas sans rappeler des prises de positions actuelles et bien réelles.
Comme pour rendre la dureté de son propos accessible, Baptiste Delengaigne fait des choix graphiques et narratifs ancrés dans l’histoire de la bande dessinée et des cartoons. Il convoque Tezuka et Disney, alterne les pages contemplatives au dessin minutieux et les séquences rapides où les personnages sont comme élastiques. Humour slapstick et logorrhées caricaturales rendent observable une violence par ailleurs très contemporaine. L’équilibre est fragile, mais il tient. Une révélation de ce début d’année !
Trop tard. Par Baptiste Delengaigne. Éd. 2042, 184 p., 23 €.
Seconde vie
Les nouveautés, c’est bien. Les vieux trucs qui ressortent, c’est bien aussi.
Publié en 2015 dans la collection Shampooing dirigée par Lewis Trondheim chez Delcourt (vous pouvez lire notre critique de l’époque), Le Jour le plus long du futur (titre génial), de Lucas Varela, est ressorti à l’automne dernier chez Tanibis. Dans un grand format cartonné, très élégant, et enrichi d’une trentaine de planches, qui rejoint ainsi au catalogue les épatants Diagnostics et Paolo Pinocchio de l’auteur argentin. Une belle occasion de se replonger dans ce récit muet, bijou de narration limpide, dépeignant d’une ligne claire fluide et riche de mille détails, une société de consommation absurde et infâme.
Le Jour le plus long du futur. Par Lucas Varela. Tanibis, 152 p., 25 € (avec poster offert si commandé sur le site de l’éditeur, youhouhou!!!).
Par ici la sortie
La BD, ce n’est pas qu’en librairie.
Pas de FIBD cette année, mais pas mal de choses à voir à Angoulême quand même. Ça s’appelle Le Grand OFF et le programme (chargé) est à découvrir ici, entre expos, animations et dédicaces. Sinon, il y a aussi des Fêtes interconnectées de la BD à Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, etc. (détails ici), avec là aussi des tables-rondes, ateliers, prises de parole et autres rencontres.







